vendredi 7 décembre 2007

Le Chemin des Dames en images et en musiques (pour offrir à Noël)

Le Chemin des Dames et la gigantesque offensive lancée par le général Nivelle le 16 avril 1917 sont associés dans notre mémoire collective aux pages les plus sombres de la Première Guerre Mondiale. C'est à ce titre que le Chemin des Dames continue à inspirer les artistes.

Le Chemin des Dames et la Bande Dessinée

Tardi a fortement marqué nos générations par sa manière de rendre réelle la vie dans les tranchées : on peut ressentir son influence dans la manière dont Jean-Pierre Jeunet filme la guerre dans Un long dimanche de fiançailles. Tardi est en effet le premier à réaliser une bande dessinée à mi-chemin entre l'histoire et l'art avec C'était la guerre des tranchées. Cette bande dessinée raconte plusieurs histoires de soldats broyés par cette guerre.
Depuis cette bande dessinée, Tardi continue de dessiner la guerre comme dans le Der des ders ou Varlot soldat. L'an dernier, il a réalisé quelques planches pour les 90 ans de l'offensive Nivelle et a offert 3 toiles à la mairie de Craonne (voir photographies). La première toile est une scène de chaos : les troupes françaises sont bombardées et les soldats tombent de tout côté.Le personnage central apparaît comme un fantôme, sans visage, démesuré et se tenant étrangement droit (seul signe de vie ou de souffrance, les mains crispées). La seconde toile représente un soldat attaché au pilori, en train d'être fusillé : aucune trace de blessure ou de sang. Les dix balles tirées par le peloton se sont plantées dans le mur et pourtant... le trou de la bouche ressemble à un impact de balle, comme si on avait voulu faire taire l'homme. La troisième toile représente un paysage de mort : ce sont deux peuples au bord du gouffre. Et pourtant, il y a comme une lueur d'espoir (cette lumière qui se reflète dans la mare) : un soldat allemand semble s'inquiéter de l'état de santé d'un soldat français.
Tardi devrait bientôt sortir au cinéma un film d'animation s'appelant ''Le Chemin des Dames''. A suivre...

Depuis un an, les éditions du Soleil publient des adaptations de lettres de poilus en Bande Dessinée : Paroles de Poilus et Paroles de Verdun. La qualité des dessins varie selon l'auteur mais les lettres sont toutes très belles.

De nombreuses bandes dessinées, moins connues, traitent aussi de la Première Guerre Mondiale : Le Sang des Valentines par De Metter et Catel aux éditions Casterman, Le Carnet Rouge de Kristiansen aux éditions Soleil... La plus récente de ces BD est destinée aux plus jeunes : il s'agit de Zappe la guerre par Pef aux éditions Rue du Monde.


Le Chemin des Dames et la musique
Les soldats occupaient souvent leur temps libre en écrivant (lettres à la famille, journal intime...), certains s'amusent à reprendre des airs connus et changent les paroles pour raconter la vie au front. La plus connue de ces chansons est la chanson de Craonne. Le groupe Tichot, originaire de Saint-Gobain, reprend ces chansons de la guerre dans une veine très chanson française (dont on a déjà parlé dans un précédent message). D'autres chanteurs français ont été inspirés par la Première Guerre Mondiale : la chanteuse Juliette, François Hadji-Lazaro... Un jeune artiste, Boulbar, a sorti en 2005 un album disponiblement librement sur internet. Dans cet album, une chanson parle de l'expérience combattante : Le Feu.

Plus rock, le groupe de heavy metal Thorgen vient de sortir un Album nommé Le Chemin des Dames (c'est aussi le titre d'une des chansons).

Du côté corse, un groupe traditionnel, I Chjami Aghjalesi, chante le mal du pays que peut ressentir un soldat corse en 1917 dans une chanson qui s'appelle aussi Le Chemin des Dames.

En musique classique, Maurice Ravel compose un Concerto pour la main gauche pour le pianiste autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit lors de la guerre sur le front russe. Claude Debussy, quant à lui, crée le 5 mai 1917 une Sonate pour violon et piano en sol mineur pour reconstruire "un peu de la beauté contre laquelle on s'acharne". Enfin, Louis Vierne compose un Quintette pour piano et cordes en ut mineur à la mémoire de son fils mort en novembre 1917.

Autant de BD et de CD à commander au Père Noël...

samedi 1 décembre 2007

Tichot : les mots à vif

Jeudi soir à Tergnier, Tichot redonne de la vie, de la voix et de la musique aux mots de 14-18. Tichot, c'est un trio : Camille au piano et au tuba, Caro à l'accordéon et au xylo, François à la guitare, au banjo et au chant. Le groupe avait déjà ressuscité les chansons des tranchées et de l'arrière cet été en sillonnant le Chemin des Dames. Mais là ce qui était présenté, c'est l'aboutissement d'un travail d'un an, de recherche et de vérification de textes, de composition ou d'adaptation des mélodies, et un gros travail d'arrangement. Arrangements qui ont été revus et soignés depuis cet été. La musique est d'abord là pour servir la voix, mettre en valeur les mots. Mais elle est aussi porteuse de sens : l'accordéon est par excellence l'instrument d'une musique populaire, d'une musique de rue mais c'est un instrument que l'on a pu aussi retrouver dans les tranchées. Le tuba renvoie davantage aux harmonies et fanfares militaires, il est souvent utilisé par le groupe comme un contrepoint ironique tandis que le piano rappelle les ambiances music-hall de l'arrière.

Le répertoire est assez varié, l'image de la guerre qui en ressort est un kaléidoscope de visions personnelles variant selon que l'auteur est de l'arrière (les chanteurs de music-hall comme Vincent Scotto) ou sur le front (chansons écrites dans les tranchées) et selon la date d'écriture : les chansons du début de la guerre parlent davantage de patrie et de victoire.

  • Le spectacle est "encadré" par des poèmes d'Eugène Bizeau. Il s'agit d'un vigneron et poète anarchiste dont les oeuvres sont des dénonciations de la guerre (Le Champ d'honneur) et du discours belliciste (Avant le départ) écrites avec une plume précise et lyrique à la fois. Il n'est pas sur le front, étant réformé en 1914, mais publie ses poèmes dans des revues anarchistes pendant la guerre.

  • Tichot reprend aussi des chansons de music-hall écrites par des "professionnels de la profession" à l'arrière. On y retrouve des noms comme Vincent Scotto (Le cri du poilu), Lucien Boyer (La roulante, Au Bois Leprêtre), Théodore Botrel (Dans la tranchée), Louis Bousquet (Choisis Lison). Ce sont ces chansons qui sont les plus imprégnées par ce qui a été appelé la "culture de guerre" et dont l'exemple le plus caricatural est Botrel dont Pierre Desproges a popularisé Ma p'tite Mimi. Tichot nous fait découvrir un autre joyau de la propagande la plus imbécile avec Les Poilus de Michel Carré. Sous la plume des chansonniers, l'Allemand est un personnage récurrrent en tant qu'ennemi qu'il faut abattre comme dans Le Cri du Poilu :

    Ils n'pensent plus à rien
    Qu'à tirer sur ces sales prussiens

Autre signe d'une adhésion à la guerre, La Lettre d'un socialo est indissociable du contexte : c'est le début de la guerre et Montéhus veut légitimer le patriotisme d'un socialiste comme lui.
L'intelligence de Tichot est d'interpréter ces chansons patriotiques ou va-t'en-guerre avec ironie, avec des arrangements qui insistent sur la mélodie entraînante, d'où un contraste saisissant avec des paroles guerrières. Mais l'ironie est aussi présente dans les textes, en particulier dans des textes postérieurs à 1914. La victoire n'arrivant pas, il faut trouver un autre angle pour évoquer la guerre. Scotto, Boyer et Botrel s'attachent ainsi à tourner en dérision les conditions matérielles de ce nouveau type de conflit qu'est la guerre de tranchées. Ils se moquent gentiment du manque de femmes, de la promiscuité, de l'intérêt stratégique de la roulante. Boyer va même jusqu'à se moquer des parlementaires qui font leur petite tournée du front sans se rendre compte de la réalité de la vie des soldats (La roulante).

  • Enfin, Tichot prête sa voix aux soldats eux-mêmes. Les soldats ont très rapidement en mots et en musiques leurs impressions de la guerre. Comme l'ont noté Rémy Cazals et Frédéric Rousseau (14-18 : cri d'une génération, Privat, 2001), le combattant a un besoin de dire la guerre : nombreux sont ceux qui tiennent des carnets, écrivent à leur famille , d'autres encore participent aux journaux de tranchées ou écrivent des poèmes. Tichot réinterprète ces chansons de tranchées plus ou moins connues : La Chanson de Craonne bien entendu (dans la version transcrite par Emile Poulaille), A Hurtebise, La Ballades des tranchées... Mais le groupe s'est attaché aussi à mettre en musique des poèmes peu connus qui donnent des visions très contrastées du conflit. La prière des ruines est imprégnée de mysticisme, Fleurs de tranchées délivre un message très patriotique tandis que la Chanson de Craonne a une portée révolutionnaire. Les chansons de tranchée évoquent avec plus de précision la nouvelle forme de guerre et la vie dans les tranchées (La ballades des tranchées, Hurtebise). Si la mort et la menace de mort (les balles qui sifflent et les obus qui tombent) sont très présentes, l'Allemand apparait peu comme si cette menace était impersonnelle comme si l'ennemi était invisible. Le ton est plus grave, la dérision moins prononcée, les conditions de vie font moins rire, sauf dans la chanson Hurtebise...

On y va, doucement, en douceur
Avec un battement de coeur
Car des balles, on craint la traîtrise
A Hurtebise !
Elles passent dans l’air en ronflant
Froufroutant, doucement en sifflant
Des balles, c’est l’aubade exquise
A Hurtebise !

En définitive, ces mots chantés, mis en musique, ont redonné corps à des souffrances, des espoirs mais aussi des rires venus des tranchées. Des mots, de la musique et d'autres maux encore... Merci Tichot !

Pour aller plus loin :

  • Le site de Tichot évidemment où des extraits de chanson sont en écoute

  • L'album devrait sortir en janvier

  • Le 1er album de Tichot, Approchez, est toujours disponible. Vous y découvrirez la très belle chanson 1916 qui figurera aussi dans le prochain album. C'est une chanson sans refrain, sans rengaine, mais dont chaque couplet est écrit comme une lettre d'un soldat à sa femme. Une tranche d'une vie en première ligne découpée avec des mots ciselés et pourtant écorchés. Les journées s'écoulent lentement, la nostalgie et le désespoir grandissent à mesure que l'on s'enfonce dans cet hiver de 1916. Les couleurs comme les rêves disparaissent. Finalement, c'est la vie qui pas à pas se retire... Un beau travail d'artiste, de poète et d'interprète.

jeudi 15 novembre 2007

La Caverne du Dragon sur le Net

2007 est vraiment l'année de l'Internet pour le Chemin des Dames. Après le Portail du Chemin des Dames et le Mémorial Virtuel, voilà qu'un véritable site Internet de la Caverne du Dragon voit le jour. Il remplace la vieille page peu dynamique et interactive qui était logée sur le Portail.

Il s'agit d'un vrai site riche et dynamique où la navigation se fait sans difficulté et où les illustrations sont nombreuses. En plus d'une présentation plus exhaustive de l'espace muséographique (l'architecture du bâtiment est désormais expliquée), le site propose de nombreux services pratiques (calendrier des visites, FAQ, service de réservation...) et des rubriques ludiques (l'objet du mois, les jeux de mémoire). Il met davantage en valeur les exploitations pédagogiques de la visite. Petite cerise sur le gâteau, le site propose une visite virtuelle de la Caverne et même une exploration des parties inaccessibles lors des visites comme l'entrée du souterrain. Enfin, le site est beaucoup plus réactif : agenda mis à jour, newsletter...

A consulter d'urgence avant ou après une visite à la Caverne.

mardi 13 novembre 2007

Autour du 11 novembre

Autour de ce weekend du 11 novembre, quelques moments forts en réflexion et en émotion.

Obéir / Désobéir, les mutineries de 1917 en perspective

C'était le thème du colloque que le CRID 14-18 a organisé vendredi à Craonne et samedi à Laon. Qu'est-ce que le CRID me diriez-vous ? C'est un collectif de chercheurs (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914/1918) basé à Craonne et qui propose une vision de la guerre différente de celle professée par les Mandarins de la Première Guerre Mondiale. Ils insistent sur l'expérience combattante, sur les différentes perceptions qu'avaient les citoyens en fonction de leur origine sociale... Plus de détail sur le site du CRID

Obéir/Désobéir, une question forcément polémique qui remet en cause la thèse officielle du consentement. Mais loin d'une opposition caricaturale entre contrainte et consentement, les journées d'étude ont mis en avant tout un éventail d'attitudes entre l'obéissance et la désobéissance (voir le résumé des contributions) : obéissance forcée, stratégies d'évitement, négociation/interprétation de l'ordre, protestation... L'état-major français est bien conscient d'avoir face à lui des soldats-citoyens, habitués au processus démocratique : il réfléchit donc très tôt aux manières de forcer l'obéissance. Dans le cadre d'une comparaison européenne, il apparaît que ceux qui désobéissent (déserteurs, mutins) sont généralement moins bien intégrés dans la communauté nationale : minorités ethniques, milieux sociaux défavorisés (ex. des paysans flamands pour l'armée belge). Dans le cadre d'une comparaison avec d'autres formes de désobéissance au XXème siècle, les mutineries semblent finalement assez peu structurées, prenant des formes variées mais souvent assez proches de la simple protestation. Les mutins condamnés sont davantage des citadins (surreprésentation des Parisiens) jeunes, issus de professions intermédiaires : des personnes a priori plus politisées. Enfin, c'est devenu un lieu commun de dire que les mutineries sont un tabou de l'histoire. Et pourtant, les mutineries n'ont cessé d'être présentes dans les manuels d'histoire et dans les romans. Seulement, elles sont souvent présentées de manière rapide ou comme un décor à l'action. Cela explique qu'elles ont été mythifiées (par les pacifistes, l'extrême-gauche) sans être vraiment appréhendées de manière précise. S'il y a tabou autour des mutineries, c'est sans nul doute dans le discours politique : elles ont surgi brutalement en 1998 avec le discours de Lionel Jospin appelant à la réintégration des mutins dans notre mémoire nationale. La polémique politique a dissimulé le véritable enjeu des mutineries et aujourd'hui encore on note un clivage gauche/droite sur cette question même si ce clivage semble en voie d'atténuation.
A l'issue de ces contributions, les débat les plus vifs portaient sur l'ampleur de la répression des mutineries et plus particulièrement sur le rôle du général Pétain et sur le meilleur terme qui puisse qualifier les mutineries (mouvement social ? grève ?). Même 90 ans après, il s'agit d'un thème qui renvoie à l'émotion...

Journée du livre de la guerre 1914-1918

Journée organisée comme chaque année à Craonne. Journée pour rencontrer les chercheurs du CRID 14-18 autour de leurs bouquins, journée pour fureter du côté des bouquinistes. Cette année, l'accent a été mis sur les ouvrages à destination de la jeunesse et en particulier sur la bande dessinée.
Le 11 novembre à Craonne n'a rien d'un cérémonial pompeux et daté. L'hommage aux morts a été rendu sans tambours ni "mort pour la France". Ce fut le moment choisi par le maire de Craonne, Noël Genteur, de rappeler ce que fut l'occupation allemande à partir de septembre 1914. Une page d'histoire souvent oubliée, mais dont la mémoire s'est transmise d'une génération à l'autre à Craonne. Mémoire qui apparaît vive au regard de l'émotion suscitée par une telle évocation. Émotion forte aussi lorsque la chanson de Craonne a été reprise par l'assistance.

jeudi 8 novembre 2007

Un poème d'Albertine Benedetto

Un poème d'une amie après un passage sur le Chemin des Dames, sur les sculptures rendant hommage aux tirailleurs :

CONSTELLATION DE LA DOULEUR (Christian Lapie, septembre 2007)


Au Chemin des Dames
Faut pas des grands mots
Des qui cliquettent
Au revers des discours
En métal mémoire mensonge
Maman
Dans la langue intraduisible
Entre les barbelés de ceux restés
Propres sous le verre des médaillons


Au Chemin de leurs Mânes
C’est des mots humbles
A ras de terre boue cris
Des mots en listes aussi
Interminables comme
Avant les grands départs
Diouf Bessé Faro
Dieng Diembelé Dabo
Kirisamba et Diakité
Guillaume l’Etoilé tous
Expulsés des boyaux de la guerre
En colonnes encore
Rangés en monuments


Chemin des Dames


Pas de mots assez nus pour
La patience des morts dans leur froid infini
Mais des bleuets
Comme on fleurit des tombes
Et ces longues faces aveugles
Taillées dans le bois calciné

3 novembre 2007
Albertine Benedetto


Ecouter le chemin des Dames

Daniel Mermet rediffuse, en ce moment, son émission sur le Chemin des Dames et les mutineries. Il s'agit en fait d'une nouvelle version issue d'un nouveau montage.
L'émission de mercredi évoque davantage Craonne avec Noël Genteur.
L'émission de jeudi traite des mutineries à travers les chansons.
Ces deux émissions peuvent être écoutées et téléchargées sur le site de Là bas si j'y suis ou sur le site de France Inter

mardi 30 octobre 2007

La chanson de Craonne d'hier à aujourd'hui

La chanson de Craonne, vous connaissez certainement si vous avez vu le film Un long dimanche de fiançailles :

Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Un rapide retour sur l'histoire de la chanson
La chanson n'est pas née d'un seul coup. Le processus de création est collectif et s'étend dans la durée. Comme souvent, la musique était une mélodie populaire de l'avant-guerre. De nouvelles paroles viennent remplacer les paroles originales pour raconter le quotidien des tranchées (la relève, l'attente en première ligne, la mort omniprésente), la rancoeur envers les embusqués et les civils (qui sont confondus avec les riches, les puissants). La chanson a évolué au fil des batailles et au fil des années (pour plus de détail, voir l'article de wikipedia ou l'article de G. Marival,"La Chanson de Craonne" in N. Offenstadt, Le Chemin des dames, de l'événement à la mémoire, Stock, Paris, 2004). Elle fut la chanson de Lorette, puis il a été question de la Champagne et de Verdun avant de devenir la chanson de Craonne. A cette occasion, le village de Craonne gagne une syllabe (Craonne se prononce habituellement krɑn, la chanson dit krɑɔn/ pour avoir le compte de pieds).

La chanson après guerre
C'est le journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier qui diffuse le texte de la chanson après guerre. Dès lors, la chanson entre dans la patrimoine des chansons révolutionnaires. La diffusion reste donc limitée aux mouvances révolutionnaires et/ou pacifistes, l'allusion aux mutineries étant trop évidentes pour gagner le grand public.
Après la Seconde guerre mondiale, ce sont toujours des chanteurs marqués par leur engagement qui reprennent la chanson : Marc Ogeret ou Mouloudji pour les plus connus. Et si on fait un petit tour sur la toile, on remarque que les chanteurs moins connus qui ont repris la chanson font partie de la mouvance révolutionnaire (voir la chorale des sans-Nom). La chanson apparaît aussi dans les anthologies de la chanson française dans une version chantée par Gérard Pierron (CD983 chez EPM). On remarque que cette version mais d'autres aussi (pas toujours identifiées) sont disponibles en écoute sur de nombreux sites pacifistes ou révolutionnaires : le site de la ligue des droits de l'Homme de Saint Germain-en-Laye, le site Drapeau rouge (en format midi) ou bien encore le site chansons révolutionnaires de Jacques Deljéhier. La liste n'est évidemment pas exhaustive.
La chanson de Craonne est donc un élément important d'une mémoire pacifiste et révolutionnaire de la guerre. Toutes ces interprétations mettent en avant le texte plus que la musique, les arrangements restent très respectueux de la mélodie originale. Il s'agit de préserver une certaine mémoire de la guerre, de ne pas la travestir par des arrangements "modernes". Chanter cette chanson a valeur d'engagement.

Un retour de la chanson de Craonne
Depuis quelques années, la chanson de Craonne rencontre un public plus large. En 1997, dans son émission radiophonique consacrée à la chanson de Craonne, Daniel Mermet raconte qu'il a fait découvrir à Marc Perrone la chanson. Cela montre donc que la chanson n'était connue que par quelques initiés, militants pacifistes ou révolutionnaires. Finalement, c'est le retour au centre des débats des mutineries de 1917 qui permettent une redécouverte de la chanson. Le discours de Lionel Jospin à Craonne dans lequel il appelle à une "réintégration des fusillés pour l'exemple dans la mémoire collective nationale" permet sans doute de redécouvrir l'histoire des mutineries et de redécouvrir la chanson.
En effet, les reprises de la chanson dans les années 2000 sont nombreuses. Ce sont des jeunes groupes beaucoup plus rocks qui se la réapproprient : un petit groupe de ska agenais la reprend en 2000 (Mascarade), puis le groupe de rock les Amis d'ta femme en 2003 lui donne une plus grande audience.
En 2000, le téléfilm La Dette permet aussi de faire connaître la chanson au grand public : André Dussolier fredonne en effet le refrain à la fin du téléfilm.
La mémoire autour de la chanson n'est pas pour autant apaisée. En 2003, à la demande du Conseil Général de l'Aisne, Maxime Le Forestier enregistre la chanson mais il supprime le dernier refrain qu'il trouve trop violent.
Mais ce qui va donner une vraie popularité à la chanson c'est évidemment le film de Jean-Pierre Jeunet en 2004 dans lequel Denis Lavant (le soudeur Six-sous) chante une dernière fois la chanson en pissant debout entre les lignes allemandes et les lignes françaises avant d'être abattu.

Cette redécouverte de la chanson de Craonne a été facilitée par un contexte (les débat autour des fusillés) mais surtout par des médias de masse (télévision, cinéma). Ce sont de jeunes groupes venus du rock qui donnent alors une interprétation plus musclée de la chanson : le texte est désormais servi par des arrangements à la fois plus contemporains et plus variés. L'objectif n'est plus de préserver une certaine mémoire de la guerre mais de la faire revivre après des années d'oubli : de lui redonner une actualité. Dernier projet en date, celui du groupe Tichot : il s'agit de réinterpréter diverses chansons de tranchées, de mettre en musique des poèmes de poilus. Et parmi ces chansons, évidemment la chanson de Craonne dans une version accordéon, voix écorchée. A découvrir bientôt...

En me baladant sur dailymotion, je viens de repérer un montage intéressant qui mêle images d'archives et la chanson de Craonne interprétée par Marc Perrone. Le montage n'est pas innocent et a une visée pacifiste assumée. L'auteur a aussi mis en ligne plusieurs vidéos sur le Chemin des Dames (il s'agit d'un documentaire diffusé sur France 3).



Et pour finir les paroles dans leur intégralité (voir les autres versions sur le site du CRID 14-18):
Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s'en va là-haut en baissant la tête

- Refrain :
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et le silence
On voit quelqu'un qui s'avance
C'est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes

- Refrain -

C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu d'se cacher tous ces embusqués
Feraient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien
Nous autres les pauv' purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendre les biens de ces messieurs là

- Refrain :
Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est bien fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s'ra vot' tour messieurs les gros
D'monter sur le plateau
Et si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

dimanche 28 octobre 2007

Vailly ville sanitaire

L'exposition
Journée d'hommage et exposition à Vailly sur Aisne, aujourd'hui 28 octobre. Rien de très nouveau, rien que du consensuel : expositions à l'église et à la salle des Coquelicots organisées par des associations avec extraits de sites spécialisées sur la Première Guerre, photocopie de photos et extraits de témoignages. Pour l'aspect scientifique, on repassera : l'exposition dans l'église avait une motivation davantage de prosélytisme que de réalité historique. Il s'agissait de témoignages édifiants sur la foi des combattants et la ferveur des soldats lors des messes mais les explications sur le vécu des combattants étaient inexistantes.
Dans la salle des Coquelicots, c'était mieux : quelques reconstitutions des hôpitaux de campagnes, les ustensiles des médecins ou des exemples de paquetage.

Mais bon, pour faire vivre la Première Guerre Mondiale, pour faire vivre le Chemin des Dames, il faut encore dépoussiérer ce genre de manifestations et réfléchir au sens de telles manifestations.

Le Monument aux morts
Le plus intéressant fut sans doute le monument aux morts au message à la fois doloriste et optimiste. Douleur de la veuve pleurant sur le corps mutilé de son homme mais aussi promesse de richesse pour les générations futures avec cette profusion de céréales, de fruits qui entourent les enfants. Finalement, le personnage féminin central fait le lien entre la douleur, les destructions (à sa droite) et l'avenir radieux fait de récoltes abondantes, d'enfants épanouis et d'un soleil levant (à sa gauche). Mais que représente ce personnage féminin ? La Nation ? Mais sans ses attributs républicains c'est étrange. Peut-être est-ce alors un symbole de la guerre qui a détruit mais pour mieux construire un bel avenir par la suite?... Figure énigmatique en tout cas.