vendredi 18 janvier 2008

Commémorations de 1918 : une marche arrière mémorielle

Le président de la République avait chargé Jean-Jacques Becker, célèbre historien de la guerre et maître à penser de l'Ecole de Péronne, de présider une Commission sur les commémorations dans le cadre des 90 ans de l'armistice. Jean-Jacques Becker vient de rendre son rapport. Dans la continuité d'une tendance récente, on assiste à une sorte de retour en arrière mémoriel.

Depuis quelques années, on a en effet l'impression que la mémoire nationale devient conflictuelle en renouant avec une vision de l'histoire souvent dépassée.

Ainsi, en 2005, obligation était déjà faite aux enseignants de montrer les aspects positifs de la colonisation et si la loi a été abrogée, le débat ne s'est pas vraiment apaisé avec la peur d'une éventuelle repentance. La mémoire officielle de la Seconde guerre mondiale renoue, quant à elle, avec une certaine forme de résistancialisme (idée selon laquelle la France était habitée par 40 millions de résistants) digne de l'époque gaullienne, d'où l'hommage officiel à Guy Môcquet et un silence sur la participation de l'Etat français au génocide (voir les analyses du Comité de vigilance sur l'utilisation de l'histoire).


Une guerre qui donne naissance à l'Europe ?

Ici il s'agit donc des commémorations officielles de l'armistice de 1918 et du sens à donner à ces commémorations. Jean-Jacques Becker donne son interprétation dès l'introduction :

"Il ne s’agit pas de célébrer la victoire de 1918, mais la fin de la dernière guerre d’ordre essentiellement européen, même si celle-ci a connu d’importants prolongements mondiaux".

L'idée n'est pas nouvelle : elle repose sur l'hypothèse (non démontrée) comme quoi la fin de la guerre a donné naissance à la construction européenne. Certes, il y a des prémisses de rapprochement entre Etats européens sous l'impulsion du président du Conseil et ministre des Affaires étrangères français, Aristide Briand, et du ministre des Affaires étrangères allemand Gustav Stresemann en 1926. Mais ces rapprochements sont de courte durée et les rancoeurs liées aux règlements de la guerre sont plus fortes que les désirs d'association et de paix. On peut donc voir là que l'hypothèse de départ est largement idéologique et fait partie de cette mode actuelle de l'Histoire à vouloir à tout prix créer une histoire commune de l'Europe.

Cela dit, cette hypothèse de départ correspond bien à une volonté politique actuelle d'enraciner la construction européenne parce que celle-ci est considérée avec méfiance par les citoyens. Une commémoration étant toujours un discours sur le passé qui répond aux attentes présentes, il est donc logique de retrouver cette priorité affichée aux manifestations européennes.


Des principes en contradiction avec les propositions

Seulement, cette idée d'apaisement et de rapprochement entre les anciens adversaires est très vite contredite par le sens que Jean-Jacques Becker souhaite donner aux commémorations. Certes, les commémorations internationales prévues sont nombreuses : à Péronne et Amiens en mars 2008, cérémonie franco-allemande à Verdun en juin 2008, défilé militaire du 14 juillet.

Mais Jean-Jacques Becker explique que toutes ces manifestation doivent rendre hommage au sacrifice de ces hommes morts par devoir national. L'utilisation d'un terme du champ lexical religieux (sacrifice) renvoie à une perception de la guerre comme une croisade où les morts sont des martyrs (c'était un des discours de propagande diffusés pendant la guerre en particulier par la haute hiérarchie ecclésiale). Le mot de sacrifice n'est pas neutre : d'après le dictionnaire il désigne une renoncement volontaire. L'idée sous-jacente est que les soldats ont renoncé volontairement à leur vie pour un combat juste.

Quel est alors cet objectif pour lequel sont morts 10 millions d'hommes ? Celui de défendre la patrie selon Jean-Jacques Becker : "Ces immenses sacrifices en hommes et en moyens matériels ont été fondés chez tous les belligérants sur le devoir national". Il précise plus loin le sens de ce combat en indiquant que cette guerre était une guerre pour la démocratie.

Si on résume, cette commémoration est un moyen de célébrer la réconciliation entre nations européennes tout en fêtant le devoir national et le juste combat mené par les soldats pour le triomphe de la démocratie : d'un côté, on veut fêter la paix, de l'autre une guerre qui était juste.

En fait, Jean-Jacques Becker est pris entre une volonté politique de faire de ces commémorations une fête européenne et une interprétation de l'histoire (celle de l'Ecole de Péronne) selon laquelle les citoyens ont librement consenti à la guerre parce qu'ils étaient convaincus de la justesse de cette guerre (défense de la patrie et lutte pour la démocratie). Jean-Jacques Becker n'hésite d'ailleurs pas à donner des cours d'histoire (ou de morale) à ses opposants (le CRID14-18) :"il est nécessaire d’éviter le contre-sens de transformer ceux qui ont été dans leur masse des combattants conscients (même s’ils ne clamaient pas tous les jours leur patriotisme) en simples victimes".

Comme si cette commission était le meilleur endroit pour régler des comptes entre historiens. Le problème est que tout au long des manifestations proposées, ce qui l'emporte ce n'est pas l'intérêt général ou une mission civique mais plutôt l'envie d'imposer une vision unique et figée de la guerre (quitte à tomber dans des contradictions) : la guerre est un élan patriotique pour une victoire de la démocratie.


Un retour en arrière mémoriel

Du fait de cette interprétation de la guerre, on assiste à un véritable retour en arrière aux formes de commémorations des années 1920 : Becker ne fait que reprendre les thèmes de la propagande française (défendre la patrie et combattre l'autoritarisme allemand). D'ailleurs il reconnaît cette réalité pour ensuite l'évacuer par une pirouette : "Même si les Alliés entendaient lutter pour la démocratie contre les États autoritaires, cette thématique constituait davantage un élément de propagande qu’une réalité". Mais selon lui, parce qu'en 1918, les Russes abandonnent les Alliés et les Américains interviennent, ce mythe deviendrait réalité...

De fait les manifestations proposées n'apportent pas grand-chose de nouveau par rapport aux cérémonies qui avaient lieu juste à la fin de la guerre. On retombe dans un certain nombre de lieux communs :

  • il est prévu de réinstaller à Reims un monument rendant hommage aux troupes coloniales et datant de 1921. A l'inverse des commémorations de 1998 où l'Etat avait passé commande à des artistes contemporains d'oeuvres offrant une nouvelle vision de la guerre (la sculpture de Haïm Kern par exemple), ici il s'agit de revenir aux formes anciennes et patriotiques de commémorations, en réinstallant un monument rendant "hommage aux héros de l'Armée Noire", "morts en combattant pour la Liberté et la Civilisation". Là il n'est plus question de réconciliation franco-allemande mais de héroïsation et de reconstruction historique. Comme si les combattants africains avaient pu obtenir un peu de liberté suite à leur engagement !

  • Lieu commun aussi qu'est la cérémonie à Verdun (qui n'a pas grand-chose à voir avec l'année 1918) dont la propagande avait fait le lieu de la résistance héroïque des Français face à l'offensive allemande. Et c'est cet endroit qui a été choisi pour fêter la réconciliation franco-allemande. Etrange...

  • Autre lieu commun : "la flamme de la nation" sorte de flamme olympique qui irait de Paris vers la "Province" mais dont le message est évidemment nationaliste. C'est l'idée de Nation qui doit guider les commémorations du 11 novembre.

  • L'hommage rendu à Clemenceau perçu comme le véritable artisan de la victoire (le "Père la Victoire", comme on l'a surnommé après-guerre). L'homme qui a combattu les pacifistes, l'homme au gouvernement autoritaire, l'homme qui avait pour mot d'ordre "« Je continue à faire la guerre et je continuerai jusqu'au dernier quart d'heure car c’est nous qui aurons le dernier quart d'heure ! »" n'est peut-être pas le meilleur symbole de l'amitié entre les peuples européens. N'a-t-il pas dit par exemple que "le Boche devait payer" ?.

  • Dernier lieu commun la minute de silence exigée le 11 novembre à 11 heures du matin. Là encore on retombe dans l'émotion patriotique plutôt que dans une démarche de réflexion (comme pour "l'affaire Guy Môcquet")

Les grands absents des commémorations

Finalement peu d'hommages aux troupes coloniales si ce n'est le monument de 1921 qui sera réinstallé (et dont le message est un mensonge historique) et un hommage à un gouverneur général de l'Afrique occidentale française (Joost Van Vollenhoven) qui n'était pas africain lui-même et n'a pas commandé des soldats africains. On ne s'intéresse donc pas au simple soldat qui a été réquisitionné pour un combat qui lui était étranger.

De manière générale, l'Aisne semble être punie pour avoir donné trop d'importance au CRID 14-18. Peu de commémorations prévues alors que l'essentiel des combats en 1918 s'est passé dans le département (une cérémonie est en revanche prévue à Verdun, ce qui n'a aucun rapport avec 1918) : faut-il rappeler que les Allemands ont repoussé les Français bien au sud du Chemin des Dames jusqu'à Château-Thierry à partir d'où a été relancée la contre-offensive ?

En revanche, Péronne qui est un lieu moins stratégique en 1918 a droit à toutes les attentions avec le premier moment clé : cérémonie internationale aux morts de la guerre sous prétexte qu'il existe des cimetières de différentes nationalités à proximité (Rancourt) comme s'il n'y en avait pas d'autres ailleurs (nécropoles de Soupir par exemple).

En fait faut-il voir dans les choix effectués, un alignement de Jean-Jacques Becker sur l'utilisation de l'Histoire par Nicolas Sarkozy ?

  • la vénération pour Clemenceau (Nicolas Sarkozy qui a rédigé - ou fait rédiger- une biographie de Geogres Mandel, le plus proche collaborateur de Clemenceau, a plusieurs fois rendu hommage au "Tigre")

  • refoulement de la période coloniale

  • développement d'un nouveau patriotisme, d'une certaine idée de la France sous l'impulsion d'Henri Guaino ("Je veux remettre à l'honneur la nation et l'identité nationale. Je veux rendre aux Français la fierté d'être Français" discours du 6 mai)

  • parallèlement à cela et paradoxalement, volonté d'apparaître comme un grand défenseur de l'idée européenne (photographie officielle avec le drapeau européen)

Finalement la vision de l'histoire proposée par Jean-Jacques Becker est une vision non seulement ringarde et patriotique mais surtout c'est une histoire perçue par les élites : les écrivains, le gouverneur général d'Afrique occidentale française, les dirigeants des différents pays invités (peut-être même le président des Etats-Unis). Peu de grandes fêtes populaires si ce n'est le défilé du 14 juillet où la population reste passive devant les armées et les écrans prévus. Seule exception, l'opération "le soldat connu" à destination des élèves et qui ressemble fortement à ce qui été proposé l'an dernier pour les 90 ans de l'offensive du Chemin des Dames dans l'Aisne...

vendredi 7 décembre 2007

Le Chemin des Dames en images et en musiques (pour offrir à Noël)

Le Chemin des Dames et la gigantesque offensive lancée par le général Nivelle le 16 avril 1917 sont associés dans notre mémoire collective aux pages les plus sombres de la Première Guerre Mondiale. C'est à ce titre que le Chemin des Dames continue à inspirer les artistes.

Le Chemin des Dames et la Bande Dessinée

Tardi a fortement marqué nos générations par sa manière de rendre réelle la vie dans les tranchées : on peut ressentir son influence dans la manière dont Jean-Pierre Jeunet filme la guerre dans Un long dimanche de fiançailles. Tardi est en effet le premier à réaliser une bande dessinée à mi-chemin entre l'histoire et l'art avec C'était la guerre des tranchées. Cette bande dessinée raconte plusieurs histoires de soldats broyés par cette guerre.
Depuis cette bande dessinée, Tardi continue de dessiner la guerre comme dans le Der des ders ou Varlot soldat. L'an dernier, il a réalisé quelques planches pour les 90 ans de l'offensive Nivelle et a offert 3 toiles à la mairie de Craonne (voir photographies). La première toile est une scène de chaos : les troupes françaises sont bombardées et les soldats tombent de tout côté.Le personnage central apparaît comme un fantôme, sans visage, démesuré et se tenant étrangement droit (seul signe de vie ou de souffrance, les mains crispées). La seconde toile représente un soldat attaché au pilori, en train d'être fusillé : aucune trace de blessure ou de sang. Les dix balles tirées par le peloton se sont plantées dans le mur et pourtant... le trou de la bouche ressemble à un impact de balle, comme si on avait voulu faire taire l'homme. La troisième toile représente un paysage de mort : ce sont deux peuples au bord du gouffre. Et pourtant, il y a comme une lueur d'espoir (cette lumière qui se reflète dans la mare) : un soldat allemand semble s'inquiéter de l'état de santé d'un soldat français.
Tardi devrait bientôt sortir au cinéma un film d'animation s'appelant ''Le Chemin des Dames''. A suivre...

Depuis un an, les éditions du Soleil publient des adaptations de lettres de poilus en Bande Dessinée : Paroles de Poilus et Paroles de Verdun. La qualité des dessins varie selon l'auteur mais les lettres sont toutes très belles.

De nombreuses bandes dessinées, moins connues, traitent aussi de la Première Guerre Mondiale : Le Sang des Valentines par De Metter et Catel aux éditions Casterman, Le Carnet Rouge de Kristiansen aux éditions Soleil... La plus récente de ces BD est destinée aux plus jeunes : il s'agit de Zappe la guerre par Pef aux éditions Rue du Monde.


Le Chemin des Dames et la musique
Les soldats occupaient souvent leur temps libre en écrivant (lettres à la famille, journal intime...), certains s'amusent à reprendre des airs connus et changent les paroles pour raconter la vie au front. La plus connue de ces chansons est la chanson de Craonne. Le groupe Tichot, originaire de Saint-Gobain, reprend ces chansons de la guerre dans une veine très chanson française (dont on a déjà parlé dans un précédent message). D'autres chanteurs français ont été inspirés par la Première Guerre Mondiale : la chanteuse Juliette, François Hadji-Lazaro... Un jeune artiste, Boulbar, a sorti en 2005 un album disponiblement librement sur internet. Dans cet album, une chanson parle de l'expérience combattante : Le Feu.

Plus rock, le groupe de heavy metal Thorgen vient de sortir un Album nommé Le Chemin des Dames (c'est aussi le titre d'une des chansons).

Du côté corse, un groupe traditionnel, I Chjami Aghjalesi, chante le mal du pays que peut ressentir un soldat corse en 1917 dans une chanson qui s'appelle aussi Le Chemin des Dames.

En musique classique, Maurice Ravel compose un Concerto pour la main gauche pour le pianiste autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit lors de la guerre sur le front russe. Claude Debussy, quant à lui, crée le 5 mai 1917 une Sonate pour violon et piano en sol mineur pour reconstruire "un peu de la beauté contre laquelle on s'acharne". Enfin, Louis Vierne compose un Quintette pour piano et cordes en ut mineur à la mémoire de son fils mort en novembre 1917.

Autant de BD et de CD à commander au Père Noël...

samedi 1 décembre 2007

Tichot : les mots à vif

Jeudi soir à Tergnier, Tichot redonne de la vie, de la voix et de la musique aux mots de 14-18. Tichot, c'est un trio : Camille au piano et au tuba, Caro à l'accordéon et au xylo, François à la guitare, au banjo et au chant. Le groupe avait déjà ressuscité les chansons des tranchées et de l'arrière cet été en sillonnant le Chemin des Dames. Mais là ce qui était présenté, c'est l'aboutissement d'un travail d'un an, de recherche et de vérification de textes, de composition ou d'adaptation des mélodies, et un gros travail d'arrangement. Arrangements qui ont été revus et soignés depuis cet été. La musique est d'abord là pour servir la voix, mettre en valeur les mots. Mais elle est aussi porteuse de sens : l'accordéon est par excellence l'instrument d'une musique populaire, d'une musique de rue mais c'est un instrument que l'on a pu aussi retrouver dans les tranchées. Le tuba renvoie davantage aux harmonies et fanfares militaires, il est souvent utilisé par le groupe comme un contrepoint ironique tandis que le piano rappelle les ambiances music-hall de l'arrière.

Le répertoire est assez varié, l'image de la guerre qui en ressort est un kaléidoscope de visions personnelles variant selon que l'auteur est de l'arrière (les chanteurs de music-hall comme Vincent Scotto) ou sur le front (chansons écrites dans les tranchées) et selon la date d'écriture : les chansons du début de la guerre parlent davantage de patrie et de victoire.

  • Le spectacle est "encadré" par des poèmes d'Eugène Bizeau. Il s'agit d'un vigneron et poète anarchiste dont les oeuvres sont des dénonciations de la guerre (Le Champ d'honneur) et du discours belliciste (Avant le départ) écrites avec une plume précise et lyrique à la fois. Il n'est pas sur le front, étant réformé en 1914, mais publie ses poèmes dans des revues anarchistes pendant la guerre.

  • Tichot reprend aussi des chansons de music-hall écrites par des "professionnels de la profession" à l'arrière. On y retrouve des noms comme Vincent Scotto (Le cri du poilu), Lucien Boyer (La roulante, Au Bois Leprêtre), Théodore Botrel (Dans la tranchée), Louis Bousquet (Choisis Lison). Ce sont ces chansons qui sont les plus imprégnées par ce qui a été appelé la "culture de guerre" et dont l'exemple le plus caricatural est Botrel dont Pierre Desproges a popularisé Ma p'tite Mimi. Tichot nous fait découvrir un autre joyau de la propagande la plus imbécile avec Les Poilus de Michel Carré. Sous la plume des chansonniers, l'Allemand est un personnage récurrrent en tant qu'ennemi qu'il faut abattre comme dans Le Cri du Poilu :

    Ils n'pensent plus à rien
    Qu'à tirer sur ces sales prussiens

Autre signe d'une adhésion à la guerre, La Lettre d'un socialo est indissociable du contexte : c'est le début de la guerre et Montéhus veut légitimer le patriotisme d'un socialiste comme lui.
L'intelligence de Tichot est d'interpréter ces chansons patriotiques ou va-t'en-guerre avec ironie, avec des arrangements qui insistent sur la mélodie entraînante, d'où un contraste saisissant avec des paroles guerrières. Mais l'ironie est aussi présente dans les textes, en particulier dans des textes postérieurs à 1914. La victoire n'arrivant pas, il faut trouver un autre angle pour évoquer la guerre. Scotto, Boyer et Botrel s'attachent ainsi à tourner en dérision les conditions matérielles de ce nouveau type de conflit qu'est la guerre de tranchées. Ils se moquent gentiment du manque de femmes, de la promiscuité, de l'intérêt stratégique de la roulante. Boyer va même jusqu'à se moquer des parlementaires qui font leur petite tournée du front sans se rendre compte de la réalité de la vie des soldats (La roulante).

  • Enfin, Tichot prête sa voix aux soldats eux-mêmes. Les soldats ont très rapidement en mots et en musiques leurs impressions de la guerre. Comme l'ont noté Rémy Cazals et Frédéric Rousseau (14-18 : cri d'une génération, Privat, 2001), le combattant a un besoin de dire la guerre : nombreux sont ceux qui tiennent des carnets, écrivent à leur famille , d'autres encore participent aux journaux de tranchées ou écrivent des poèmes. Tichot réinterprète ces chansons de tranchées plus ou moins connues : La Chanson de Craonne bien entendu (dans la version transcrite par Emile Poulaille), A Hurtebise, La Ballades des tranchées... Mais le groupe s'est attaché aussi à mettre en musique des poèmes peu connus qui donnent des visions très contrastées du conflit. La prière des ruines est imprégnée de mysticisme, Fleurs de tranchées délivre un message très patriotique tandis que la Chanson de Craonne a une portée révolutionnaire. Les chansons de tranchée évoquent avec plus de précision la nouvelle forme de guerre et la vie dans les tranchées (La ballades des tranchées, Hurtebise). Si la mort et la menace de mort (les balles qui sifflent et les obus qui tombent) sont très présentes, l'Allemand apparait peu comme si cette menace était impersonnelle comme si l'ennemi était invisible. Le ton est plus grave, la dérision moins prononcée, les conditions de vie font moins rire, sauf dans la chanson Hurtebise...

On y va, doucement, en douceur
Avec un battement de coeur
Car des balles, on craint la traîtrise
A Hurtebise !
Elles passent dans l’air en ronflant
Froufroutant, doucement en sifflant
Des balles, c’est l’aubade exquise
A Hurtebise !

En définitive, ces mots chantés, mis en musique, ont redonné corps à des souffrances, des espoirs mais aussi des rires venus des tranchées. Des mots, de la musique et d'autres maux encore... Merci Tichot !

Pour aller plus loin :

  • Le site de Tichot évidemment où des extraits de chanson sont en écoute

  • L'album devrait sortir en janvier

  • Le 1er album de Tichot, Approchez, est toujours disponible. Vous y découvrirez la très belle chanson 1916 qui figurera aussi dans le prochain album. C'est une chanson sans refrain, sans rengaine, mais dont chaque couplet est écrit comme une lettre d'un soldat à sa femme. Une tranche d'une vie en première ligne découpée avec des mots ciselés et pourtant écorchés. Les journées s'écoulent lentement, la nostalgie et le désespoir grandissent à mesure que l'on s'enfonce dans cet hiver de 1916. Les couleurs comme les rêves disparaissent. Finalement, c'est la vie qui pas à pas se retire... Un beau travail d'artiste, de poète et d'interprète.

jeudi 15 novembre 2007

La Caverne du Dragon sur le Net

2007 est vraiment l'année de l'Internet pour le Chemin des Dames. Après le Portail du Chemin des Dames et le Mémorial Virtuel, voilà qu'un véritable site Internet de la Caverne du Dragon voit le jour. Il remplace la vieille page peu dynamique et interactive qui était logée sur le Portail.

Il s'agit d'un vrai site riche et dynamique où la navigation se fait sans difficulté et où les illustrations sont nombreuses. En plus d'une présentation plus exhaustive de l'espace muséographique (l'architecture du bâtiment est désormais expliquée), le site propose de nombreux services pratiques (calendrier des visites, FAQ, service de réservation...) et des rubriques ludiques (l'objet du mois, les jeux de mémoire). Il met davantage en valeur les exploitations pédagogiques de la visite. Petite cerise sur le gâteau, le site propose une visite virtuelle de la Caverne et même une exploration des parties inaccessibles lors des visites comme l'entrée du souterrain. Enfin, le site est beaucoup plus réactif : agenda mis à jour, newsletter...

A consulter d'urgence avant ou après une visite à la Caverne.

mardi 13 novembre 2007

Autour du 11 novembre

Autour de ce weekend du 11 novembre, quelques moments forts en réflexion et en émotion.

Obéir / Désobéir, les mutineries de 1917 en perspective

C'était le thème du colloque que le CRID 14-18 a organisé vendredi à Craonne et samedi à Laon. Qu'est-ce que le CRID me diriez-vous ? C'est un collectif de chercheurs (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914/1918) basé à Craonne et qui propose une vision de la guerre différente de celle professée par les Mandarins de la Première Guerre Mondiale. Ils insistent sur l'expérience combattante, sur les différentes perceptions qu'avaient les citoyens en fonction de leur origine sociale... Plus de détail sur le site du CRID

Obéir/Désobéir, une question forcément polémique qui remet en cause la thèse officielle du consentement. Mais loin d'une opposition caricaturale entre contrainte et consentement, les journées d'étude ont mis en avant tout un éventail d'attitudes entre l'obéissance et la désobéissance (voir le résumé des contributions) : obéissance forcée, stratégies d'évitement, négociation/interprétation de l'ordre, protestation... L'état-major français est bien conscient d'avoir face à lui des soldats-citoyens, habitués au processus démocratique : il réfléchit donc très tôt aux manières de forcer l'obéissance. Dans le cadre d'une comparaison européenne, il apparaît que ceux qui désobéissent (déserteurs, mutins) sont généralement moins bien intégrés dans la communauté nationale : minorités ethniques, milieux sociaux défavorisés (ex. des paysans flamands pour l'armée belge). Dans le cadre d'une comparaison avec d'autres formes de désobéissance au XXème siècle, les mutineries semblent finalement assez peu structurées, prenant des formes variées mais souvent assez proches de la simple protestation. Les mutins condamnés sont davantage des citadins (surreprésentation des Parisiens) jeunes, issus de professions intermédiaires : des personnes a priori plus politisées. Enfin, c'est devenu un lieu commun de dire que les mutineries sont un tabou de l'histoire. Et pourtant, les mutineries n'ont cessé d'être présentes dans les manuels d'histoire et dans les romans. Seulement, elles sont souvent présentées de manière rapide ou comme un décor à l'action. Cela explique qu'elles ont été mythifiées (par les pacifistes, l'extrême-gauche) sans être vraiment appréhendées de manière précise. S'il y a tabou autour des mutineries, c'est sans nul doute dans le discours politique : elles ont surgi brutalement en 1998 avec le discours de Lionel Jospin appelant à la réintégration des mutins dans notre mémoire nationale. La polémique politique a dissimulé le véritable enjeu des mutineries et aujourd'hui encore on note un clivage gauche/droite sur cette question même si ce clivage semble en voie d'atténuation.
A l'issue de ces contributions, les débat les plus vifs portaient sur l'ampleur de la répression des mutineries et plus particulièrement sur le rôle du général Pétain et sur le meilleur terme qui puisse qualifier les mutineries (mouvement social ? grève ?). Même 90 ans après, il s'agit d'un thème qui renvoie à l'émotion...

Journée du livre de la guerre 1914-1918

Journée organisée comme chaque année à Craonne. Journée pour rencontrer les chercheurs du CRID 14-18 autour de leurs bouquins, journée pour fureter du côté des bouquinistes. Cette année, l'accent a été mis sur les ouvrages à destination de la jeunesse et en particulier sur la bande dessinée.
Le 11 novembre à Craonne n'a rien d'un cérémonial pompeux et daté. L'hommage aux morts a été rendu sans tambours ni "mort pour la France". Ce fut le moment choisi par le maire de Craonne, Noël Genteur, de rappeler ce que fut l'occupation allemande à partir de septembre 1914. Une page d'histoire souvent oubliée, mais dont la mémoire s'est transmise d'une génération à l'autre à Craonne. Mémoire qui apparaît vive au regard de l'émotion suscitée par une telle évocation. Émotion forte aussi lorsque la chanson de Craonne a été reprise par l'assistance.

jeudi 8 novembre 2007

Un poème d'Albertine Benedetto

Un poème d'une amie après un passage sur le Chemin des Dames, sur les sculptures rendant hommage aux tirailleurs :

CONSTELLATION DE LA DOULEUR (Christian Lapie, septembre 2007)


Au Chemin des Dames
Faut pas des grands mots
Des qui cliquettent
Au revers des discours
En métal mémoire mensonge
Maman
Dans la langue intraduisible
Entre les barbelés de ceux restés
Propres sous le verre des médaillons


Au Chemin de leurs Mânes
C’est des mots humbles
A ras de terre boue cris
Des mots en listes aussi
Interminables comme
Avant les grands départs
Diouf Bessé Faro
Dieng Diembelé Dabo
Kirisamba et Diakité
Guillaume l’Etoilé tous
Expulsés des boyaux de la guerre
En colonnes encore
Rangés en monuments


Chemin des Dames


Pas de mots assez nus pour
La patience des morts dans leur froid infini
Mais des bleuets
Comme on fleurit des tombes
Et ces longues faces aveugles
Taillées dans le bois calciné

3 novembre 2007
Albertine Benedetto


Ecouter le chemin des Dames

Daniel Mermet rediffuse, en ce moment, son émission sur le Chemin des Dames et les mutineries. Il s'agit en fait d'une nouvelle version issue d'un nouveau montage.
L'émission de mercredi évoque davantage Craonne avec Noël Genteur.
L'émission de jeudi traite des mutineries à travers les chansons.
Ces deux émissions peuvent être écoutées et téléchargées sur le site de Là bas si j'y suis ou sur le site de France Inter

mardi 30 octobre 2007

La chanson de Craonne d'hier à aujourd'hui

La chanson de Craonne, vous connaissez certainement si vous avez vu le film Un long dimanche de fiançailles :

Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Un rapide retour sur l'histoire de la chanson
La chanson n'est pas née d'un seul coup. Le processus de création est collectif et s'étend dans la durée. Comme souvent, la musique était une mélodie populaire de l'avant-guerre. De nouvelles paroles viennent remplacer les paroles originales pour raconter le quotidien des tranchées (la relève, l'attente en première ligne, la mort omniprésente), la rancoeur envers les embusqués et les civils (qui sont confondus avec les riches, les puissants). La chanson a évolué au fil des batailles et au fil des années (pour plus de détail, voir l'article de wikipedia ou l'article de G. Marival,"La Chanson de Craonne" in N. Offenstadt, Le Chemin des dames, de l'événement à la mémoire, Stock, Paris, 2004). Elle fut la chanson de Lorette, puis il a été question de la Champagne et de Verdun avant de devenir la chanson de Craonne. A cette occasion, le village de Craonne gagne une syllabe (Craonne se prononce habituellement krɑn, la chanson dit krɑɔn/ pour avoir le compte de pieds).

La chanson après guerre
C'est le journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier qui diffuse le texte de la chanson après guerre. Dès lors, la chanson entre dans la patrimoine des chansons révolutionnaires. La diffusion reste donc limitée aux mouvances révolutionnaires et/ou pacifistes, l'allusion aux mutineries étant trop évidentes pour gagner le grand public.
Après la Seconde guerre mondiale, ce sont toujours des chanteurs marqués par leur engagement qui reprennent la chanson : Marc Ogeret ou Mouloudji pour les plus connus. Et si on fait un petit tour sur la toile, on remarque que les chanteurs moins connus qui ont repris la chanson font partie de la mouvance révolutionnaire (voir la chorale des sans-Nom). La chanson apparaît aussi dans les anthologies de la chanson française dans une version chantée par Gérard Pierron (CD983 chez EPM). On remarque que cette version mais d'autres aussi (pas toujours identifiées) sont disponibles en écoute sur de nombreux sites pacifistes ou révolutionnaires : le site de la ligue des droits de l'Homme de Saint Germain-en-Laye, le site Drapeau rouge (en format midi) ou bien encore le site chansons révolutionnaires de Jacques Deljéhier. La liste n'est évidemment pas exhaustive.
La chanson de Craonne est donc un élément important d'une mémoire pacifiste et révolutionnaire de la guerre. Toutes ces interprétations mettent en avant le texte plus que la musique, les arrangements restent très respectueux de la mélodie originale. Il s'agit de préserver une certaine mémoire de la guerre, de ne pas la travestir par des arrangements "modernes". Chanter cette chanson a valeur d'engagement.

Un retour de la chanson de Craonne
Depuis quelques années, la chanson de Craonne rencontre un public plus large. En 1997, dans son émission radiophonique consacrée à la chanson de Craonne, Daniel Mermet raconte qu'il a fait découvrir à Marc Perrone la chanson. Cela montre donc que la chanson n'était connue que par quelques initiés, militants pacifistes ou révolutionnaires. Finalement, c'est le retour au centre des débats des mutineries de 1917 qui permettent une redécouverte de la chanson. Le discours de Lionel Jospin à Craonne dans lequel il appelle à une "réintégration des fusillés pour l'exemple dans la mémoire collective nationale" permet sans doute de redécouvrir l'histoire des mutineries et de redécouvrir la chanson.
En effet, les reprises de la chanson dans les années 2000 sont nombreuses. Ce sont des jeunes groupes beaucoup plus rocks qui se la réapproprient : un petit groupe de ska agenais la reprend en 2000 (Mascarade), puis le groupe de rock les Amis d'ta femme en 2003 lui donne une plus grande audience.
En 2000, le téléfilm La Dette permet aussi de faire connaître la chanson au grand public : André Dussolier fredonne en effet le refrain à la fin du téléfilm.
La mémoire autour de la chanson n'est pas pour autant apaisée. En 2003, à la demande du Conseil Général de l'Aisne, Maxime Le Forestier enregistre la chanson mais il supprime le dernier refrain qu'il trouve trop violent.
Mais ce qui va donner une vraie popularité à la chanson c'est évidemment le film de Jean-Pierre Jeunet en 2004 dans lequel Denis Lavant (le soudeur Six-sous) chante une dernière fois la chanson en pissant debout entre les lignes allemandes et les lignes françaises avant d'être abattu.

Cette redécouverte de la chanson de Craonne a été facilitée par un contexte (les débat autour des fusillés) mais surtout par des médias de masse (télévision, cinéma). Ce sont de jeunes groupes venus du rock qui donnent alors une interprétation plus musclée de la chanson : le texte est désormais servi par des arrangements à la fois plus contemporains et plus variés. L'objectif n'est plus de préserver une certaine mémoire de la guerre mais de la faire revivre après des années d'oubli : de lui redonner une actualité. Dernier projet en date, celui du groupe Tichot : il s'agit de réinterpréter diverses chansons de tranchées, de mettre en musique des poèmes de poilus. Et parmi ces chansons, évidemment la chanson de Craonne dans une version accordéon, voix écorchée. A découvrir bientôt...

En me baladant sur dailymotion, je viens de repérer un montage intéressant qui mêle images d'archives et la chanson de Craonne interprétée par Marc Perrone. Le montage n'est pas innocent et a une visée pacifiste assumée. L'auteur a aussi mis en ligne plusieurs vidéos sur le Chemin des Dames (il s'agit d'un documentaire diffusé sur France 3).



Et pour finir les paroles dans leur intégralité (voir les autres versions sur le site du CRID 14-18):
Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s'en va là-haut en baissant la tête

- Refrain :
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et le silence
On voit quelqu'un qui s'avance
C'est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes

- Refrain -

C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu d'se cacher tous ces embusqués
Feraient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien
Nous autres les pauv' purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendre les biens de ces messieurs là

- Refrain :
Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est bien fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s'ra vot' tour messieurs les gros
D'monter sur le plateau
Et si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau